Afrique
Etrennes du Nil
Janvier 2019
Louxor - Assouan - Méroë - Khartoum - Gondar - Lalibela - Tigré

Introduction

L'Humanité doit tant au Nil. En traversant le plus grand des déserts, le fleuve a accouché de l'une des plus prodigieuses civilisations de l'Antiquité et continue de nourrir les millions d'êtres humains qui vivent sur ses rives. L'Egypte et ses temples éternels offre probablement le plus beau symbole de ce don que l'on pense immortel. Au point dépendre de ses eaux, de dompter ses caprices.
De l'autre côté du lac Nasser, c'est tout un peuple qui m'accueille et m'ouvre ses portes comme peu d'autres l'ont fait jusqu'alors. En plein désert, le Soudan dévoile aux rares visiteurs l'étendue de ses joyaux oubliés : une civilisation ancienne et prestigieuse, celle des pharaons nubiens, a laissé place à un peuple profondément hostpitalier. A la croisée de l'Orient et de l'Afrique, le Soudan m'a touché comme rarement.
Puis, le Nil se sépare. Et je bifurque de l'autre côté du Sahara, aux confins du Nil Bleu, jusqu'au cœur de l'ancien royaume d'Abyssinie, ses montagnes verdoyantes, ses cités religieuses et ses églises perchées dans les falaises du Tigré.
En ce mois de janvier, voyage dans les étrennes du Nil.

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Etrennes du Nil
De Louxor à l'Ethiopie - 2019

Egypte (Louxor - Assouan)

Welcom to Egypt!

Je suis à deux pas du Soudan, assis calmement depuis plus de trois heures dans le bureau des officiers des douanes égyptiennes. Sourires crispés : j'essaye de me les mettre un à un dans la poche afin qu'ils me laissent repartir avec mon « jouet ». Et, accessoirement, pour éviter la prison. Un peu d'humour, beaucoup de thé. « Ils ne t'ont rien dit à Hurghada ? »
Mes bagages ont été fouillés de fond en comble. Cette fois, mon drone n'y a pas échappé et – interdit en Égypte – fait l'objet d'une attention particulière.

Trois jours plus tôt.
Au loin, les lumières de villes tentaculaires constellent le delta du Nil. Alexandrie, le Caire ; puis c'est le désert, infini, que la nuit calme et étoilée recouvre silencieusement. L'avion atteint enfin les rives de la mer Rouge avant de se poser sur la piste de l'aéroport vide de Hurghada.

Le temps de déballer, puis de remonter mon vélo et je suis le dernier à sortir de l'aéroport, bien après tous les autres voyageurs. Il est près de trois heures du matin. Les quelques douaniers me fixent d'un regard amusé. L'un d'eux essaye mon vélo. Peut-être est-ce l'occasion de faire passer mon drone en toute discrétion.
Je n'échappe pourtant pas à la fouille. Un, puis deux, puis trois bagages sont minutieusement inspectés : les douaniers sortent chaque pièce, chacun de mes outils. Il reste l'ultime sacoche : celle de mes caméras et de mon drone. Je tente le tout pour le tout : je sors pêle-mêle mon attirail : « Cameras, cameras ! ». Je tends au douanier la boîte contenant mon drone tout en montrant mes objectifs, mes chargeurs. Par miracle, il ne l'ouvre pas : « OK, you can go ! ». S'il l'avait ouverte, mon drone aurait été confisqué. Et je quitte l'aéroport avant les premières lueurs de l'aube avec un immense sentiment de soulagement.

Ni belle, ni légendaire, ni historique, Hurghada semble n'offrir à ses visiteurs que ses plages et les fonds marins de la mer Rouge. Pour moi, elle ne constitue qu'une simple escale, une cité balnéaire moderne, branchée et finalement quelconque. Une ville qui attire autant de touristes venu s'y abandonner qu'elle me repousse aussitôt. Un bus traverse à nouveau le désert et m'emmène jusqu'au véritable point de départ de mon voyage : Louxor.

En sillonnant le dédale de rues animées qui s'entremêlent dans un brouhaha d'échoppes et de véhicules, rien ne laisse présager que cette petite ville provinciale fut jadis l'une des capitales parmi les plus prestigieuses du monde antique. Puis, en suivant le Nil, les immenses colonnes du temple de Karnak se dévoilent et rappellent subitement son passé fabuleux à celui qui l'aurait oublié. Celui d'une ville plus de cinq fois millénaire posée sur les berges du Nil.

Par delà le grand fleuve se dressent des montagnes. Au bout d'une étroite vallée désertique, c'est au creux de l'une d'elles que la plupart des pharaons ont embelli chacun à leur tour ce qui constitue aujourd'hui l'une des plus célèbres nécropoles du monde.
La Vallée des Rois abrite des tombeaux qui rivalisent d'élégance. Dans un enthousiasme impassible et silencieux, je m'enfonce plusieurs dizaines de mètres dans la roche le long d'immenses corridors tapissés de hiéroglyphes qui racontent l'ultime voyage des souverains.
Certaines tombes paraissent oubliées de la foule de visiteurs. Je parcours pratiquement seul l'hypogée qui mène au sarcophage de Ramsès VI, protégé par un plafond d'impressionnantes fresques aux couleurs bleues profondes. Et je reste là, à contempler plusieurs minutes dans un enchantement égoïste cette incroyable voûte céleste qui contraste avec les tons dorés et chatoyants des hiéroglyphes recouvrant les murs.

Retour dans la campagne louxorienne. En cette fin de mois de décembre, la nuit tombe vite. Un vieil homme m'interpelle : « Où vas-tu ? Viens dormir chez moi ! ». Et j'accompagne Abdullah dans sa modeste ferme familiale : je suis invité pour la nuit.

La route longe le Nil. A mon passage, le cris des enfants, parfois mêlé à celui des adultes, tranche avec la douceur des nombreux « Welcom to Egypt ! ». L'accueil est souvent chaleureux quoique parfois un brin forcé. L’Égypte s'est engagée récemment dans une quête rédemptrice de touristes, qui constituaient une source de revenu importante jusqu'à la Révolution de 2011. Un renouveau touristique appelé unanimement et dont on se persuade que les dividendes retomberont immanquablement sur toute l'économie locale.

Des villages accolés aux pentes arides des collines se succèdent dans la poussière. Parfois, la proximité du Nil et l'abondance des cultures qu'il irrigue m'offre des scènes de vie colorées. Ici et là, des moissonneurs s’affairent dans les champs de blés. Autant de parcelles quadrillent le paysage et séparées par des rangées de palmiers d’un vert intense.

J'esquive une première escorte policière – si fréquentes en Égypte – au gré d'un déjeuner et gagne rapidement Assouan. La route rectiligne s'éloigne du Nil, traverse un désert monotone, et rallie Abu Simbel.
Une petite ville gravite autour de deux temples dont les frontispices se tournent vers les eaux paisibles du lac Nasser et cisèlent finement une colline de grès.
Chaque matin, les rayons du soleil illuminent la façade du temple de Ramsès II et réveillent les 4 statues colossales qui gardent l'entrée et veillent fièrement sur le Nil depuis plus de trois mille ans. L’œuvre d'un mégalomane, d'un pharaon affiliant le culte des Dieux à celui de sa personne et asseyant ainsi sa gloire éternelle qu'il partage néanmoins avec son épouse préférée, Néfertari, dont le temple jouxte le sien.
Abu Simbel pourrait être la huitième Merveille du monde antique, une Petra d’Égypte, sauvée in-extremis des eaux.
Dans les années 1960, le président Nasser décidait de la construction d’un barrage près d’Assouan. Maîtriser les caprices du fleuve pour les besoins de l'agriculture valait bien le sacrifice de plusieurs millénaires d'Histoire. L'UNESCO entame alors le découpage du site avant de le reconstruire à l'abri, plus en hauteur, en quatre années de travaux titanesques.

Un ferry enjambe le lac. Sur l'autre rive, la route file dans un désert sauvage et coloré. Seul au milieu de nulle part, je navigue entre les touches noires des reliefs qui découpent un paysage jaune-orangé avant de se fonde dans l'horizon ocre du coucher du soleil.
Ce soir, j'atteins la frontière qui n'ouvre que quelques heures par jour. Les douaniers m'invitent à passer la nuit dans la cafétéria qui jouxte le bureau de l'immigration.
Mon drone est précieusement conservé dans leur bureau pour la nuit. La délivrance ne viendra que le lendemain : après 16 heures passées dans le poste-frontière égyptien, je repars avec mon drone avant de patienter à nouveau dans le no man's land menant au Soudan. Des routiers hèlent pour qu'un douanier m'ouvre prioritairement la porte. La frontière est encore fermée pour une heure. Mais je suis déjà entré au Soudan.

Soudan (Wadi Halfa - Méroé - Khartoum)

L'or du Soudan

« Allahu akbar ! » Des hommes en djellabas se pressent devant la chaîne nationale d'information et s'exclament à l'unisson. Entouré d'un parterre de généraux, Omar el-Béchir a proclamé l’État d'urgence dans le rectangle du Parlement.
« Allahu akbar ! » Le cri révèle avant tout la clameur et la révolte d'un peuple qui rejette unanimement sa dictature militaro-théocratique vieille de près de trois décennies. Partout où je me rendrai, rarement chaque rencontre ne m'aura autant souligné le désir commun de renverser son régime politique.
Pourtant, la plupart des soudanais oscillent entre résignation désappointée et contestation réservée. Et, malgré les images des émeutes qui éclatent ponctuellement dans les grandes villes et qui fleurissent dans les médias occidentaux, l'essentiel du pays reste calme.

Je patiente une heure à la frontière dans un capharnaüm de machines à laver et téléviseurs importés d’Égypte et confisqués par la douane soudanaise. Plus loin, une halte dans la ville de Wadi Halfa m'offre un aperçu d'un modèle d'administration kafkaïenne. Je passe de bureau en bureau le temps de saisir plusieurs fois mes documents d'identité, puis d'un officier à l'autre pour obtenir autant de tampons nécessaires à une ultime signature qui scellera définitivement mon arrivée et mon enregistrement au Soudan.
La route traverse le désert. Les véhicules sont rares : ralliant les villages, une poignée de pick-up transportent une foule d'hommes vêtus de djellabas blanches ou de femmes aux robes bigarrées. Ponctuellement, des carcasses desséchées reposent en bordure de la route, déposées à même le sable. Des camions chargés de bovins commercent depuis les savanes du Sud jusqu'en Égypte et abandonnent les bêtes entassées qui meurent en chemin.
Un vent favorable allonge mes distances quotidiennes : je parcours rapidement près de 170 km par jour. Puis la nuit enveloppe la plaine du Nil et dévoile son spectacle aux millions d'étoiles. Au loin, des lumières annoncent la présence d'un petit restaurant entouré de tentes et d'abris de fortune. Venus de tous le pays, mais aussi du Tchad ou d’Éthiopie, des orpailleurs de misère creusent à même le désert dans l'espoir d'y trouver le précieux métal. Au son crépitant des détecteurs, à quelques centaines de mètres de la route, des fouilles sauvages clairsement le reg. Si chacun tente sa chance, cette ruée vers l'or ne fera pourtant que le bonheur d'une petite partie d'entre eux.

Au gré d'un virage, le désert rejoint le cours du Nil. Le fleuve irrigue des villages paisibles dont les maisons arborent fièrement leur portail coloré. La Nubie toute entière dépend de ses eaux. Au Soudan peut-être plus qu'en Égypte, le fleuve nourricier permet avant tout à ses habitants de subsister.

« Assalam aleikoum saadiq' ! Tamam? Mia mia? » (Salut mon ami ! Ça va bien ? A 100% ?)
Ces quelques mots résument l'accueil, si chaleureux, que je reçois chaque jour dans ce pays. Dans chaque village, les sourires et les signes de bienvenu ne se comptent plus et effacent en quelques secondes la rudesse des centaines de kilomètres passés dans le désert.

Dans le désert de Bayuda

Dans un méandre du Nil s'était développée il y a près de 3000 ans une civilisation parallèle et connectée à l'Égypte des pharaons. Au pied du Djebel Barkal, la cité de Napata était alors le centre du royaume de Kouch. Quelques petites pyramides marquent l'entrée de l'ancienne capitale. En contrebas, un cimetière recouvre les anciennes maisons. Et, adossées à la paroi de la falaise, les ruines de deux temples sont les ultimes témoins de sa grandeur passée. Ici, pas un seul vendeur à la sauvette, pas un gardien pour veiller sur les lieux. Bien loin le faste des grands sites d'Egypte. A Djebel Barkal, l'émerveillement demeure cependant. Celui d'être le spectateur privilégié du formidable héritage d'une civilisation oubliée.

En se faufilant dans le Sahara, le cours du Nil ondule et semble dessiner sur la carte d'immenses courbes que les routes entrecoupent.
Entre deux bouts de Nil, la route traverse des plaines arides sur lesquelles des semi-nomades ont construit des maisons de bric et de broc qui résistent tant bien que mal aux vents. Ici, les gens n'ont rien d'autre à proposer que leur accueil sans pareil. Les rencontres se font autour d'un verre de thé sucré : autant d'entractes humaines avant de m'enfoncer dans la rigueur du désert de Bayuda, où tout n'est plus que sable et vent.
Du sable, que le vent soulève et projette sur la route, dans mes chaussures, dans mes vêtements.
Du sable, qui s'engouffre jusque dans ma tente, jusque dans mes draps.
Du sable qui n'a d'égal que le vent.
Un vent, violent, régulier, que seul l'aspiration des rares camions vient troubler.
Un vent qui bouscule mon vélo, et qui, dans la nuit, renverse et rompt les arceaux de ma tente.
Le sable engorge l'horizon. Et j'avance dans la tempête, là où tout n'est plus que sable et vent.
La ville de Atbara ponctue 300 kilomètres de désert. Sur les rives retrouvées du Nil, les villages apparaissent. La route est désormais encombrée d'une enfilade incessante de camions. L'absence de bas-côté rend l'itinéraire dangereux même si la plupart des véhicules me dépassent précautionneusement.

A l'abri du trafic, quelques petites pyramides acérées pointent fièrement dans l'horizon. Des rangées de pyramides noires, lovées dans les dunes et posées délicatement sur un sable orangé veillent sur le Nil. Ici encore, pas un touriste. Personne si ce n'est le bruit du vent.
Méroé est l'un des plus beaux trésors architecturaux du Soudan et illustre, plus encore que Djebel Barkal, le rayonnement du royaume Kouch. Si certaines pyramides ont été détruites dans le courant du XIXe siècle par des pillards, des archéologues s'affairent aujourd'hui à les restaurer et les reconstruire une par une. Et de nouvelles constructions d'un beige scintillant émergent ainsi des sables et ensevelissent chaque fois davantage la beauté de ce site néoromantique.

Un peu plus près du coeur

Khartoum. Là où les 2 Nils, Bleu et Blanc se rencontrent. A la confluence du fleuve, la capitale soudanaise est une halte obligée. Une pause méritée, le temps de recevoir mon visa éthiopien.
« Où-vas tu ? Je peux t'aider ? Moi aussi je suis cycliste ! ». Au détour d'un parc ombragé, Muataz me montre les photos de son vélo de route, un vieux Giant en carbone. Je suis invité à dormir. Dans un coin de la capitale, une simple maison de pisé héberge l'ensemble de sa famille. Ici encore, on me parle de la victoire de la France à la coupe du Monde, de la manifestation des Gilets Jaunes, mais aussi de la situation politique au Soudan. Muataz est plus réservé, poliment altruiste et bienveillant.
Il m'emmène assister à un surprenant rituel. Chaque vendredis, aux portes de Khartoum, un vieux cimetière vibre aux rythmes des chants et des danses soufis. Ici, l'islam semble se mêler à des traditions africaines ancestrales. Les sons se mélangent aux couleurs du soleil, et envoûtent le spectateur jusqu'à la tombée de la nuit.

Je quitte déjà la capitale. Sur les routes poussiéreuses, Muataz m'accompagne avec son vélo de route. « Are you Happy ? » me demande-t-il une dernière fois en nous quittant. Je pleure en silence. Et je repars, triste de suspendre l'hospitalité humble et touchante qu'il m'a offert pendant deux jours.
Une hospitalité à l'image du Soudan, et que je retrouverai à peine à quelques kilomètres de là. Car, que ce soit pour un thé, au restaurant, dans une épicerie ou dans le taxi à Khartoum, on m'invite souvent à ne rien régler. Si les routes sont souvent monotones, chaque pause est une invitation à partager la douceur insoupçonnée de ses habitants. Au Soudan plus qu'ailleurs, l'étranger reste un invité privilégié, un hôte d'honneur que l'on reçoit avec égards. Peut-être que les Soudanais sont le plus beau présent que puisse offrir le Nil. Pour moi, ils resteront les étrennes de mon voyage. Et chaque jour passé m'immerge et me happe un peu plus dans un pays qui restera dans mon coeur.

Au Sud de la capitale, le Sahara a laissé place à une immense savane, chaude et aride. Quelques troupeaux de bovinés entrecoupent des villages qui laissent s'échapper des huttes aux toits de chaume. L'Orient à laissé définitivement place à l'Afrique.
Sur ces plaines torrides, seuls les acacias éparpillent leur ombre. A chaque pause, leurs épines percent mes chambres à air devenues passoires : en trois jours, je ne compterai pas moins de douze crevaisons.
Les reliefs ondulent lentement. Et j'atteins déjà la frontière avec l’Éthiopie.

Ethiopie (Gondar - Lalibela - Tigré)

« Hé! You! You! Farenje! Give me money! »

« Youyouyouyouyouyou ! » En traversant les villages, une ribambelle d'enfants me poursuivent en courant, entonnant joyeusement un cri au son d'une douce alarme. Dans la plaine, le geste est encore pacifiste. Il est l'unique stridulation qui résonne sur une route sans trafic : ici, un conflit oppose le gouvernement aux minorités locales et les rares véhicules motorisés sont accompagnés de la seule escorte journalière.
J'ai donc la route pour moi seul. Un asphalte parfait qui s'élève progressivement.
En montant à plus de 2000m, plusieurs lacets découpent les montagnes et se faufilent entre les falaises. Chaque virage dévoile alors de sublimes panoramas surplombant la plaine. Et la savane à laissé place à d'impressionnants canyons qui se parent de couleurs rougeoyantes au coucher du soleil.
Je bascule sur un vaste plateau sur lequel des champs de couleur paille se dérobent derrière les rangées de feuillus et de conifères. Par delà le lac Tana, la route se hisse davantage parmi des montagnes à plus de 3000m, là où culminent mes journées les plus difficiles d’Éthiopie, les plus éprouvantes de ce voyage.

J'ai beau me répéter que, dix ou quinze enfants par famille dans ces milieux particulièrement ruraux génère toujours de graves problèmes d'éducation.
Que ces dizaines de millions d'enfants posent un regard avide sur l'Occident.
Que ce n'est pas de leur faute si ces Blancs semblent toujours vouloir aider l'Afrique et donner aux « Noirs », qu'ils soient touristes ou par le biais d'agences internationales d'aide au développement.
Et qu'après tout, leur niveau de vie n'a rien à être envié par rapport au notre.
Mais voilà. Je suis le Blanc, le « Farenje », riche, et je dois recevoir par conséquent ici mon lot de peines : des mendicités criées bestialement et de manière écholalique par ces milliers d'enfants qui me courent après à chaque montée, à chaque virage. Une scène qui se répète inlassablement au fil des jours.
J'ai beau me répéter que ce n'est pas de leur faute.
Mais à la fin de la journée, lorsque dans l'une des interminables montées, je reçois la énième pierre (et je ne parle pas d'un petit cailloux...) par ces kyrielles de gamins insolents et déçus que je ne réponde à leur liste de souhaits, je ne rêve que d'une chose. Acheter une vieille AK47 à l'un des rares « miliciens » (pacifistes!) sur le bord de la route et tirer dans le tas !
Funeste chimère. Je n'ai plus qu'à me consoler en songeant qu'une famine fera bien le sale travail pour moi...

Alors certes, ces mésaventures n'effacent pas les sourires sur le bord de la route, les signes de la main en guise de bienvenue, les moments d'échanges avec certains adultes.
J'effectuerai ainsi quelques kilomètres dans le pick-up de trois ingénieurs qui clôtureront une après-midi de lapidation ininterrompue sur les rives du lac Tana. Le chauffeur, d'une foi pointilleuse, s'arrêtera pour recevoir la bénédiction de chaque père avant de l'emmener dans son monastère. « Connais tu le prénom des anges ? » s'exclame l'un des passagers. A côté de moi, le père sermonne des prières pour ses hôtes pendant que l'un d'eux embrassant plusieurs fois sa croix.
A Lalibela, un jeune Éthiopien vêtu d'un maillot de foot semble attendre les touristes. Pourtant Yohannès (Jean) se montre simplement curieux de rencontrer ceux qui s'intéressent à sa foi. Nous partageons le même âge. A chaque va-et-vient entre les églises, nous passerons deux jours à échanger sur les nouveaux espoirs d'un pays amené à devenir la figure de proue de tout un continent.
Plus loin, je serai encore invité dans l'unique restaurant d'un petit village : l'injera interrompt alors la cérémonie du café. Le même soir, on m'offrira un lit dans le bâtiment préfabriqué d'un camp de cantonnier.
Autant de répits bienfaiteurs qui me réconcilient avec l’Éthiopie.
Mais ces moments d'apaisement éphémères se diluent dans des journées difficiles. Et les agressions de ces gamins finissent par me crisper comme elles ont irrité tant d'autres « cyclo-voyageurs » avant moi.

L’Éthiopie me révulse autant qu'elle fascine. Un étrange paradoxe qui se révèle davantage lors des fêtes de Timqet. Célébrée les 19 et 20 janvier, l’Épiphanie est l'expression manifeste de la ferveur religieuse locale. Elle est la fête la plus sacrée d’Éthiopie, une caresse dans la rigueur de l'orthodoxie.
Sur le bord de la route, hommes et femmes vêtus de blanc marchent au gré des processions pour rallier les monastères aux différents points d'eau. Les chants résonnent dans les montagnes. Les bâtons claquent aux mouvements des danses. Et les gens s'étonnent à mon passage.

Les processions me mènent à Lalibela. Une ville dont le nom semble émaner d'un parfum de poésie. C'est dans cette ancienne capitale que bat le cœur du christianisme d’Éthiopie. Une véritable « Jérusalem d'Afrique » au sein de laquelle les premiers bâtisseurs il y a près de 800 ans se sont évertués à creuser d'impressionnantes églises monolithes. Mont Tabor, Sinaï, Jourdain : la cartographie reprend les noms bibliques des lieux du Proche-orient.
Lalibela est le témoin d'une civilisation unique et singulière qui a su développer sa foi loin des royaumes médiévaux du pourtour de la Méditerranée.
Lalibela pourrait constituer une excellente conclusion à mon voyage. Mais j'ai décidé de poursuivre un peu plus au Nord, jusque dans les églises du Tigré.

Les falaises de la Foi

Pour rallier le Nord, il me faudra quatre journées de vélo supplémentaires sous la chaleur, sur les pistes, à travers cols à près de 3000 mètres, et sous les jets de pierres quotidien des enfants.
Les pistes caillouteuses descendent jusqu'au creux d'une plaine torride. Je n'ai pas mangé depuis près de deux jours. Je suis à bout de forces, affaibli par une mauvaise injera. Ici, les enfants ne me lancent plus de pierre. Ou je ne les remarque même plus. Parfois, une cohorte d'entre eux me pousse même dans les petites montées : en voilà quelques uns qui ont mérité quelques birrs.

J'atteins le Tigré, et avec lui, l'asphalte, qui semble filer entre d'impressionnantes falaises de grès rouge au cœur desquelles se blottissent de somptueuses petites églises troglodytes. Ces nids d'aigles dissimulés dans les montagnes sont les gardiens d'une foi préservée et longtemps tenue à l'abri des regards.

Une aiguille rocheuse s'élève dans le ciel. C'est ici, sur les hauteurs dominant de près de 300 mètres les éboulis de la plaine que les prêtres ont choisi il y a des siècles de creuser la petite église de Abuna Yemata.
L'église se mérite ; et j'abandonne mon vélo pour la journée. Après une courte marche, le « scout » (milicien-paysan armé d'une simple machette) qui m'accompagne m'invite à ôter mes sandales. Il n’y a pas de corde. Embrassant la paroi verticale, j'escalade pieds nus ce mur de grès. J'imite précautionneusement les pas et les prises du scout, m'aidant de branches d'arbustes ou de vagues prises dans la roche.
Une corniche vertigineuse et étroite entaille la falaise. Sur la droite s'ouvre la grotte de Abuna Yemata.
Jamais la pénombre d'une église ne m'aura paru d'un tel enchantement. Des fresques aux couleurs chaudes tapissent la grotte que les rayons du soleil peinent à traverser. Depuis le plafond, neuf Saints regroupés dans un cercle hypnotique me fixent de leurs yeux grand ouverts. Abuna Yemata est un petit bijou, un petit cocon du christianisme. Elle est une église qui porte une foi que les falaises suspendent entre ciel et terre.

Je rencontre un groupe d'amis français qui me convainquent de continuer avec eux. Ensemble, nous nous dirigeons vers un second monastère à travers un chemin peu emprunté. Le sentier coupe à travers d'anciennes terrasses et parmi les épineux, puis s'élève brutalement dans la falaise. L'escalade est aérienne et isolée. Leur guide nous est d'une aide précieuse. Nous retrouvons le sentier principal qui offre des pentes plus raisonnables (60%).
Au sommet, une grande église troglodyte tourne le dos à la falaise alors que, 200 mètres plus loin, une autre beaucoup plus petite ouvre sur le vide. A un pas du précipice, Daniel Korkor surplombe de plus 1000 mètres la plaine environnante. L'église est plus sombre, mais le panorama est somptueusement vertigineux : peut-être l'un des plus beaux d’Éthiopie.

Il ne me reste plus qu'à rejoindre Mékélé. Accroché à plusieurs camions, le trajet n'est qu'une simple formalité.
Les églises du Nord-éthiopien sont l'accomplissement de ce voyage. Elles illustrent parfaitement l'Éthiopie. Car après tout, avec des enfants aussi fatigants que ses montées, la traversée de ce pays se mérite.
Le Tigré met un terme à 3000 km de voyage. Depuis Mékélé, que Louxor paraît loin!
En survolant la vallée du Nil, l'avion remonte le fil de mon parcours. Je revis les moments intenses de mon voyage, les paysages paisibles du bord du fleuve, ses trésors archéologiques, ses déserts, et ses rencontres. Un voyage marquant, fait de multiples émotions. Un voyage comme je les aime.

Voyage précédent: "Une fenêtre sur l'Everest"

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