Asie
Du Spiti au Zanskar: un retour à Leh
Août 2019
Shimla - vallée de la Spiti - Zanskar - Leh

Introduction

Un changement de poste, de région et voilà qui précipite un voyage de dernière minute. Pourtant, cela faisait plusieurs années que je songeais retourner au Ladakh. La région résonnait comme une vieille promesse : retourner dans cette région que j'avais tant aimée et finir l'inachevé dans la vallée de la Spiti que je n'avais pas eu le temps de traverser en 2010.
« 
Quand la route dans le Zanskar sera terminée », pensais-je, m'imaginant être ainsi l'un des premiers privilégiés à parcourir intégralement le tronçon Darcha-Padum à vélo. Au départ pourtant, je n'étais pas encore sûr de la viabilité de la route.
Qu'importe. Je tenais à profiter une nouvelle fois de la beauté parfaite des montagnes du nord de l'Inde. Une beauté inouïe et indissociable du Bouddhisme tibétain. Une traversée ponctuée de monastères et de gompas, aux cris enthousiastes de ses « 
Djulley », et au rythme paisible de ses villages de maisons blanches entourées de champs d'orge et accolés aux montagnes multicolores.

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Du Spiti au Zanskar
Un retour à Leh - 2019

Inde (Inde himalayenne)

Spiti Express

Dans la moiteur indienne, une douche rafraîchissante : dès l'aéroport, la mousson m'accueille en trombes d'eau qui se déversent sur la plaine et inondent les larges avenues qui ceinturent la capitale. Au mois d'août, Delhi vit au rythme des averses, interludes entrecoupés par une chaleur suffocante, une touffeur polluée et bruyante. Elle est un inextricable capharnaüm de camions, de motos et de voitures, une clameur incessante, un fouillis de klaxons et de cris qui s'entremêlent dans un entrelacs de ruelles. A peine arrivé, Delhi m'invite à partir aussitôt.

Gare de Kashmere Gate : dans le va-et-vient de la foule, je monte dans l'ultime bus de la journée pour Shimla. La nuit s'est installée. Plein phares, vélo précairement amarré sur le toit, le bus slalome à toute allure entre les montagnes, dépassant à l'aveugle et ballotant ses passagers à moitié assoupis.
Le jour n'a pas encore commencé. Shimla, perchée à plus de 2000 mètres d'altitude dans le piémont himalayen étend ses maisons endormies au sommet d'un ballonnement de montagnes verdoyantes. Je peux enfin commencer mon voyage à vélo.

La route suit, contourne et s'enroule autour des crètes que de profondes vallées divisent au détour des virages. Une longue descente plonge dans le tumulte des eaux de la Sutlej. Je remonte la rivière au fil de villages colorés qui s'accrochent aux flancs des montagnes. Chacun d'eux s'étire au moindre élargissement de cette vallée encaissée. S'en suit alors une succession de corniches aux côtés desquelles la route se rétrécit puis se suspend vertigineusement au-dessus de la rivière.

Les éboulements fréquents nécessitent un chantier permanent. Des cantonniers de misère s'attèlent à consolider et réparer chaque pan de la montagne effondrée.
A deux pas de la frontière tibétaine, la route entaille la roche et se faufile sur des versants plus arides. Progressivement, j'atteins l'altitude de 3000, puis 3800m : les portes naturelles de la vallée de la Spiti. Ici, les villages se parent de couleurs tibétaines. Le vent caresse des drapeaux multicolores que les cimes enneigées surveillent avec bienveillance.
La rivière s'apaise, mais son lit s'élargit puis se divise en d'infinis maillages de ruisseaux parallèles.
Les montagnes n'arrêtent plus la mousson : des journées entières de pluie tapissent les sommets d'un élégant manteau neigeux. Elles provoquent surtout d'importants éboulements. A Tabo, la route est bloquée depuis plus de 24 heures. Je me fraye un chemin parmi la rangée de 4x4 et de motards stoppés par ces aléas de la nature. Je m'engouffre dans les nombreux éboulis et traverse des coulées de boue, poussant bon an mal an mon vélo qui s’enfonce parfois jusqu’aux sacoches. J'ai de la boue jusqu'aux genoux.
Au loin, quelques routiers observent la scène : ils patienteront ici encore plusieurs jours et m’invitent au thé, pause bienfaitrice dans cet univers de terre, de pierres et de roches.
J'atteins Kaza au terme d'une journée de neuf heures : 50 kilomètres et tout autant d'éboulements.

Kaza est l'artère commerciale de la vallée, une petite bourgade qui marque le début de la haute Spiti. Les véhicules sont bloqués des 2 côtés de la vallée : l'occasion de tutoyer ses paysages loin des foules.
Sur un étroit ruban d'asphalte, je monte aux villages tibétains de Kibber et de Chicham et franchis un col dévoilant un panorama incroyable sur une vallée multicolore. Elle est un tableau minéral, majestueux tête-à-tête entre le ciel et la terre. Un ciel d'un bleu azur, constellé de nuages qui tachètent la vallée d'ombres filantes. La rivière n'est plus alors que des filets d'eau turquoise qui s'écoulent paisiblement dans le canyon qu'elle a creusé au fil des temps. Depuis les sommets aux neiges éternelles, toutes les nuances de brun dévalent les montagnes parsemées d'éclats de verdure, éloge d'une nature grandiose, éblouissante.
A plus de 4500 mètres d'altitude, le Kunzum La referme la Spiti et ouvre sur des cimes fièrement effilées. Elles embrassent le ciel dégagé : la promesse enfin d'une nuit étoilée.
Dans la descente caillouteuse, la piste s'unit aux lits de rivières. La vallée de Lahaul révèle ses paysages verdoyants dans une enfilade de langues glaciaires et de sommets à plus de 6000 m.

La bifurcation du Rothang La marque le retour de la route asphaltée. Avec elle, la fameuse Manali-Leh Highway, devenue une sorte de « route des Alpes » locale que les motos parcourent à longueur de journée. Nouveau carrefour : je quitte la route principale. Je ne suis qu'à un col du Zanskar.

Un royaume entre ciel et terre

L'asphalte en construction s'élève au fil d'une vallée verdoyante dans un long défilé de camions et de cantonniers. La route enjambe la rivière et se transforme en une piste caillouteuse qui escalade les flancs de la montagne au rythme d'une succession de lacets. Les pourcentages s'élèvent et je pousse régulièrement mon vélo. Les éboulements rendent le passage du col infranchissable pour les véhicules.
Après un bivouac sur le bord de la piste à près de 4800 mètres d'altitude, j'effectue les ultimes hectomètres du Shingo La sur un tapis de neige. Je peine parfois à distinguer la route, mais devine au loin les quelques 5090m du col et son concert de drapeaux à prières. Que ces derniers mètres paraissent longs !
La descente zigzague pendant plusieurs kilomètres dans un amas de pierres et de roches et sur l'épaule des montagnes. En atteignant le creux d'une vallée, la piste n'existe plus, avalée par le lit de la rivière. Je pousse et porte parfois mon vélo sur un sentier exigu puis dans le tumulte des eaux, coupant mon effort pour laisser place à de petits convois de mules. Dans une marche épique, quelques zanskaris emmènent leurs enfants jusqu'à Manali, au delà les montagnes, pour qu'ils puissent y recevoir une éducation scolaire.
La piste est à nouveau carrossable. Sous le regard aiguisé du Gumburanjon, parfait triangle effilé pointant vers le ciel, je file jusqu'aux premiers villages zanskaris. Des villages qui s'enchaînent dans un enchantement de stupas et de champs verts-jaunes contrastant avec les couleurs des montagnes écarlates. Des villages « plus tibétains que le Tibet », qui vivent au rythme de la culture de l'orge et du petit pois.
Kargyakh, Tangze, Purne : la piste cahotante remonte aussi bien ces villages que le temps : sur les toits plats des maisons que les fourrages n'ont pas encore recouvert, les rares panneaux solaires sont les derniers remparts avant l'arrivée de lignes électriques.
Je passe mes nuits dans le confort – tout relatif – de petites « Homestays », pensions familiales dans lesquelles les familles me font partager une partie de leur quotidien. Un peu de leurs récoltes en guise de dîner, et beaucoup de sourires qui dissimulent leur humilité montagnarde.

Un sentier rase la falaise et surmonte une rivière d'un bleu électrique. J'ai abandonné mon vélo pour une balade au coeur du Zanskar. A quelques kilomètres, le monastère de Pukhtal est l'un des derniers ermitages de la région à ne pas être accessible par la piste. Pour un an encore…
Au détour d'un virage, le monastère apparaît tel un mirage de montagnes aux couleurs chatoyantes sublimées par un ciel azur. Elles dévoilent une symphonie de falaises de rose et de brun tapissées d'un ermitage immaculé, et que viennent lécher les flots d'une rivière turquoise. Pukhtal est un médiateur entre ciel et terre, osmose entre la finesse de l'esprit des Hommes et l'éclat de la Nature. J'ai atteins mon Shangri La. Durant de longues minutes, je m'allonge dans un champs d'orge face au monastère.

La construction de la piste a fait fuir les trekkeurs pour qui les sentiers du Zanskar étaient encore il y a plus d'une décennie l'un des itinéraires les plus célèbres. Pourtant, l'état des pistes et les éboulements ne permettent pas encore de croiser l'afflux de bus, jeeps et autres motards. Les hautes vallées zanskaris sont encore dans une période de transition, et les villages conservent leur quiétude. Mais pour combien de temps…

Je poursuis ma descente le long d'une vallée étroite et vertigineuse. La piste est taillée dans la roche. Les villages se succèdent jusqu'à Padum. La vallée s'élargit et se sépare. La capitale du Zanskar n'est qu'une petite bourgade que se partagent bouddhistes et musulmans. Une petite ville paisible blottie entre trois vallées et d'impressionnants sommets enneigés.
Au loin, des monastères flanquent les parois de la montagne et observent les cultures. Padum appelle au repos avant d'entamer deux nouvelles journées de piste.

Une piste de pierres contourne d'immenses langues glaciaires et se hisse au sommet d'un nouveau col à plus de 4400m. Au sommet, des cris aigu percent l'horizon. Le sifflement de marmottes curieuses, myriade de sentinelles du Pensi La.
Au loin, au delà des derniers villages bouddhistes, les cimes du Kun et du Nun cachent leurs double sommet à plus de 7000m derrière les nuages.
J'entre en terres musulmanes et quitte les hautes altitudes du Zanskar pour une vallée fertile. Panier d’osier sur la tête, des femmes enroulent leur voile coloré et cultivent des champs de blé surveillés par les neiges du Kun-Nun. Elles semblent supporter à elles seules toute l'économie de la vallée. Les hommes construisent des maisons, ou conduisent des camions qui transportent les denrées de Kargil à Srinagar.
« Hello, hello ! ». Des sourires par centaines, des signes de la main, on s'agite, on s'enthousiasme à mon passage : la vallée de la Suru est aussi fertile qu'accueillante. D'impressionnantes montagnes arides se jettent au creux d'une vallée saupoudrée de peupliers. Il y a comme un air de Karakorum Highway. Suis-je au Pakistan ?
Je traverse des villages chiites qui abordent parfois fièrement le portrait de l'imam Khomeini. Dans l'entracte d'une pause-thé, des jeunes me parlent d'Ispahan et de poètes persans. Finalement, il y a peut-être un peu d'Iran dans ces montagnes indiennes.
Fertile vallée de la Suru. Belle vallée de la Suru.

La présence de camps militaires indique la proximité de Kargil, ville stratégique à quelques encablures de la frontière (ligne de contrôle) pakistanaise. La révocation de l'autonomie du Cachemire a exacerbé les tensions entre la population musulmane et les autorités. A Kargil, les commerces sont fermés depuis plusieurs jours. La ville paraît inanimée, sa population éteinte. Internet a été coupé, et je dois poursuivre un peu plus vers Leh pour retrouver une connexion perdue depuis plus d'une semaine. Mais qu'il est bon de laisser de côté la fureur du monde pour ces vallées paisiblement isolées.

Retour à Leh

Sur la route entre Srinagar et Leh, un premier village bouddhiste. Mulbekh s'étire à l'ombre de son grand Bouddha de près de dix mètres taillé à même la roche.
L'asphalte est parfait. Quelques minarets des majids (mosquées) rappellent la présence de l'Islam pendant encore quelques kilomètres. Au terme de deux cols à près de 4000m, la gompa de Lamayuru se dévoile, accrochée aux flancs d'une montagne aride et enroulée entre les lacets de la route.
La descente se termine dans la vallée de l'Indus que des lignes électriques découpent désormais entre deux monastères. Le trafic redouble et les camps militaires égrènent ma route jusqu'à Leh.
En une décennie, la capitale ladakhi a bien changé. Entre des constructions à tout va, Leh semble vivre au bruit des quelques centaines de Royal Enfield qui pétaradent et se faufilent parmi les échoppes de Pashmina.
Je retrouve un peu de quiétude quelques kilomètres plus loin, au monastère de Thiksey, qui conclut si bien ce voyage.

Souvenirs du Tibet indien

Le Ladakh subit l'essor frénétique du tourisme et embrasse le développement de l'Inde. Je ne l'ai plus vraiment reconnu. Il n'est plus qu'un miroir du Zanskar, région familière et jumelle, mais qui, de par son isolement, demeure le bastion virginal de Inde bouddhiste et tibétaine.
Comme l'an dernier en Géorgie, j'ai été heureux de pouvoir retourner dans une région qui m'est chère. Mais je ne sais pas si je reposerai mes roues une troisième fois dans les montagnes du « Tibet indien ». Le tourisme se développe bien trop vite et il y a fort à parier que le Zanskar, si paisible, changera d'ici une poignée d'années.
Il n'est pas sûr non plus que l'on ouvre d'ici là les régions au nord de la Nubra, frontalières au Tibet chinois et au plus près des hauts plateaux de l'Aksai Chin. Une zone qui cristallise chaque année un peu plus les tensions entre les deux grands rivaux économiques du XXIe siècle et qui se militarise de plus en plus.
Le monde change et mon précédant voyage – en 2010 – n'est plus que souvenirs. Des souvenirs précieux, ceux d'une région enchanteresse, authentique et vraie, havre spirituel aussi bien qu'esthétique. Des souvenirs que je tâcherai de protéger, quitte à les idéaliser comme des trésors. Des souvenirs marquants, beaux, épiques et humains que je conserverai de cette traversée du Zanskar.
Après tout, c'est aussi la raison principale pour laquelle j'écris ces lignes.


Alors, dans le vol qui me mène à nouveau à Delhi, en survolant ces montagnes d'une pureté absolue, je repense au Zanskar, à la Spiti et au Ladakh d'hier et d'aujourd'hui. Ils pourraient tenir en un mot : « Djulley ».
Un Djulley qui signifie « bonjour », « bienvenue », « merci » et « au revoir/à bientôt » en ladakhi et en zanskari. Un Djulley lancé à l'infini, crié à l'unisson et avec tant d'enthousiasme sur le bord des routes. Et lorsque je reparlerai du Zanskar et du Ladakh, je me souviendrai de ce mot.

Djulley!

Voyage précédent: "Etrennes du Nil"

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