Asie
Extraits d'Indochine
Mars 2018
Hanoi - Dien Bien Phu - Luang Prabang - Angkor - Koh Rong - Phnom Penh

Introduction

« La perle de l'empire » : c'est ainsi que l'on désignait parfois l'Indochine, qui était un peu aux Français ce que l'Inde fut pour les Britanniques. L'Indochine fait encore partie de ce vocabulaire géographique colonial. Si la péninsule désigne un ensemble plus vaste de territoires, elle évoque surtout pour nous le triptyque indissociable que forment le Vietnam, le Laos et le Cambodge.
Comme beaucoup de voyageurs, je rallierai ces trois pays d'un point à l'autre. Après une rapide traversée du Tonkin, direction les villages O'Pa et Luma du Nord Laos, à travers des pistes oubliées. Mais, une fois n'est pas coutume, je laisserai ma monture à Bangkok pour me rendre au Cambodge. Je terminerai alors mon petit périple de manière plus classique, les pieds dans l'eau de la mer de Siam.
Dien Bien Phu, Tonkin, ethnies, Luang Prabang, Mékong, Angkor ou encore îles paradisiaques : en 3 semaines, ce voyage m'immergera par petites touches dans ces extraits d'Indochine.

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Extraits d'Indochine
Du Tonkin à la mer de Siam - 2018

Vietnam (Hanoi - Dien Bien Phu)

Les trois syllables du Tonkin

Au loin, sous la brume épaisse de l'hiver tonkinois, Hanoi frétille et s'agite. Depuis l'aéroport, mon itinéraire contourne soigneusement une capitale dont la mainmise s'étend jusqu'aux campagnes. Parmi un brouhaha de bus, de scooters et de klaxons, par delà le crachin boueux qui se mêle à la pollution urbaine, quelques instants de verdure. Car, dans ces plaines surpeuplées, les paysages industriels viennent mordre un peu plus chaque jour d'immenses rizières. Elles sont parsemées ci et là d'hommes et de femmes aux infatigables chapeaux coniques. Tous cultivent les champs inondés dans un rythme lent, presque cérémoniel. Tout un contraste.

Au fil des kilomètres, en m’éloignant de la capitale, le trafic est de moins en moins dense. Pourtant, même en zone rurale, le Vietnam demeure habité. Les villages s'étirent sans fin le long des routes et des collines autour desquelles je zigzague sous les nombreux « Hello ! » comme autant de signes de bienvenue.
Au Vietnam, on cherche encore ce qui fut colonial et ce qui ne l'est plus. Une vieille ligne de chemin de fer passe de villages en villages et remonte le fleuve Rouge. Son cours, si paisible, se nourrit des rivières agitées des montagnes du Haut Tonkin et irrigue les plaines fertiles du Nord.

Je quitte la route asphaltée pour une piste oubliée qui s'enfonce au cœur des monts du Yen Bai. Les pentes sont raides et seules les motos parviennent à gravir ces chemins étroits et caillouteux. Devant leur maison de bambou, les ethnies gratifient les quelques rares voyageurs d'un sourire. Après le passage d'un col, retour sur l'asphalte.

La route longe puis surmonte des rizières en eau qui s'étendent à perte de vue. Elle s'accrochent aux flancs des montagnes et s'entremêlent parfois à de surprenantes plantations de thé. Dans une longue montée, la route s'élève au dessus des nuages pour atteindre un col d'altitude qui fend une forêt de pins.
Les maisons sur pilotis se perdent au gré des virages. Chacun d'eux dévoile de splendides panoramas sur les cultures qui sculptent littéralement les montagnes. Ici, la récolte n'a lieu qu'une fois par an et les rizières ne sont pas encore irriguées.

Au terme d'une longue vallée, je quitte à nouveau la voie principale pour une petite route sinueuse qui se faufile entre des pitons karstiques qui émergent majestueusement. La chaleur est moite. Les pentes sont raides. Les montées et descentes se succèdent. Dans ce Tonkin sauvage, quelques villages animés se blottissent au cœur de vallées isolées. Dans chacun d'eux, le Pho est ma récompense.

Dien Bien Phu. Trois syllabes qui, dans l'imaginaire des Français, réveillent douloureusement une terrible cicatrice. Trois syllabes pour une défaite militaire dramatique – l'une des plus importante de l'histoire militaire française ! – qui a révélé en métropole l'horreur d'une guerre complexe et jusqu'alors peu suivie par des habitants davantage préoccupés par les incertitudes politiques de la IVe République.
Pour un Français, Dien Bien Phu est – avec Saigon – la ville la plus célèbre du Vietnam. La ville maudite, celle que l'on préférerait oublier, celle derrière l'on cacherait volontiers les plaies de notre histoire coloniale. Dans cette large cuvette entourée de montagnes, la ville aux larges avenues perpendiculaires recouvre désormais les collines fortifiées que les Français avaient rebaptisé au jolis noms de femmes (Eliane, Béatrice ou encore Gabrielle), tombées l'une après l'autre en ce printemps 1954. Quelques 3000 morts et près de 11 000 prisonniers plus tard, le Vietnam pouvait enfin négocier son indépendance.
Aujourd'hui, Dien Bien Phu a pansé ses plaies et la vie a depuis longtemps repris son cours. Mais quelque chose restera à tout jamais : elle est devenu le symbole de l'indépendance et des sacrifices qu'elle a réclamé. Parmi les collines qui entourent la ville, au bord de la route, des pièces d'artillerie et d'imposants cimetières de Vietnamiens ou de Français rappellent ce pan de l'histoire commune qui nous lie avec le Vietnam.
Pour moi, c'est parce qu'elle continue de fasciner que Dien Bien Phu est une étape importante et non moins marquante.

La fin de la plaine annonce de longs kilomètres de montée. Au delà de la ligne de crête se dessine la frontière laotienne.

Laos (Muang Khua - Luang Prabang)

Sur la pointe du Laos

Une longue descente permet de rejoindre les premiers villages laotiens. Les « Sabaïdii ! » chantés avec entrain ont remplacé les « Hello ! ». Entre chaque rivière, j'aperçois les crêtes comme autant de montagnes qu'il me faut franchir. Un rituel matinal, alors que les chaleurs quotidiennes ne sévissent pas et qu'une mer de brume tapit encore le fond des vallées.

Une piste remonte le cours silencieux de la Nam Ou. Dans cette vallée encaissée, quelques hommes armés de leur bulldozer s'affairent : il y a quelques années, les Chinois ont entrepris la la construction de plusieurs barrages. Peu après Muang Samphan, l'un d'entre eux a coupé les pistes et oblige les locaux à emprunter les bateaux brinquebalants de pêcheurs afin de rallier le pied des montagnes.

Dans ce bout du Laos, les « monts de l'Elephant » abritent une multitude d'ethnies aussi secrètes qu'oubliées. Coupées du monde, des pistes redeviennent sentiers, alors que d'autres, nouvelles, rallient à peine les villages. Des Thaïs noirs, ethnie de chasseurs cueilleurs, peuplent ces villages paisibles adossés aux montagnes. Les hommes sont parfois armés de fusils d'un autre âge tandis que les femmes et les enfants portent le bois ou les provisions de la journée.
Plus rares sont les villages O'Pa. Au détour d'un aller-retour à l'écart de la piste principale, je rejoins cette ethnie encore méconnue, d'origine tibeto-birmane. Les femmes portent une coiffe noir triangulaire sorte de bonnet pointu, quasi-phrygien, brodé de motifs colorés. Leur buste est orné de colliers de couleur et de pièces d'argent. Sous les incantations discrètes d'un chamane, les enfants s'agitent à mon passage. On se regroupe autour de moi, on touche mes sacoches, le textile de mon maillot. Comme partout dans ces montagnes, on s'étonne de ma visite. La communication est limitée aux gestes. Pourtant, dans ce quotidien hors du temps, loin des foules de touristes dont les montagnes ont su protéger, les rencontres demeurent fascinantes.
Par pudeur, je ne prends pas de portrait et préfère garder dans un coin de ma mémoire ces souvenirs immuables de la pointe du Laos.

La piste redescend sur l'autre versant avant de jongler avec les escarpements des montagnes. Entre deux montées, des villages peuplés d'Akha ou de Luma se succèdent. Je quitte la piste pour rejoindre Pak Nam Noy, carrefour entre les frontières vietnamienne et chinoise. La région est plus accoutumée au tourisme. Les Akha, qui arborent parures et coiffes ornées de pièces d'argent, se laissent volontiers prendre en photo en échange de quelques billets.

Après deux semaines de voyage, j'atteins Luang Prabang, capitale religieuse du pays et ancienne ville royale blottie au creux d'un méandre du Mekong. D'anciennes maisons ou des écoles semblent parfaitement restaurées : la ville joue avec son passé colonial. Car Luang Prabang, c'est aussi un peu notre Histoire. Ici, les silhouettes effilées de temples dorés parsèment et éclairent les ruelles ombragées. Vat Xieng Thong, modèle d’architecture avec ses toitures basses à pans multiples. Vat Mai et la finesse des motifs des murs d'or qui ornent l'entrée. Ou encore le Vat Pa Houak et ses fresques colorées d'un raffinement absolu. Au coucher du soleil, les ruelles s'animent et se couvrent des étals du marché. Luang Prabang attire le visiteur venu des 4 coins du monde. Quel contraste après une semaine passée loin des foules !

La ville et ses temples mirifiques sont un prélude, une transition à la seconde partie du voyage, qui s'annonce bien plus classique. En m'envolant pour le Cambodge (non sans une escale à Bangkok), je laisserai mon compagnon de route de toujours pour rejoindre Romy. J'y découvrirai un pays aux milles visages de manière bien plus conventionnelle.

Cambodge (Angkor - Koh Rong - Phnom Penh)

Génie et folie des Hommes

En m'envolant – en deux temps – pour le Cambodge, je m'apprête à découvrir mon 50e pays par l'un de ses plus beau joyaux : Angkor, ancienne capitale khmère millénaire.

Cité de pierres tapis dans une jungle épaisse, Angkor fut jadis cité d'eau, émaillée et nourrie par un gigantesque système d'irrigation. Une capitale de plusieurs centaines de milliers d'habitants que chaque roi avait contribué à embellir.

Durant trois jours, nous jalonnerons en vélo en tuk-tuk les incontournables d'Angkor. Bayon dont les milles tours à visage d'un Jayavarman VII divinisé au sourire à peine esquissé se superposent et s'entremêlent de parts et d'autres. Ou encore Ta Prohm, archétype du temple secret perdu dans la jungle et dont les racines des fromagers s’immiscent par toutes les déchirures de la pierre.
Ces temples touristiques attirent chaque année davantage de visiteurs. De plus en plus de Chinois s'y bousculent bruyamment et bouleversent la sérénité des lieux. Venant par centaines, ces vagues successives crient, hurlent ensemble, les bras tendu armés d'un téléphone prêt à dégainer sa salve passionnée d'autoportraits.

Mais Angkor conserve encore quelque chose de magique. Ses temples effilés, éparpillés en pleine jungle, paraissent encore surgir comme au premier jour. La plupart n'ont d'ailleurs pas encore délivrés tous leurs secrets. Ces temples aux bas-reliefs, aux frises sculptées, foisonnent de détails et témoignent du génie humain, de ses incroyables prouesses architecturales. Une fabuleuse grandeur qui se confond avec le plus subtil des raffinements, dans la plus extrêmes des finesses.

Un bus de nuit nous emmène vers une autre extrémité du Cambodge, celle où s'étirent les plus belles plages du pays. Nous ne nous attarderons pas à Sihanoukville et préférerons le calme de l'île de Koh Rong Samloem. En avançant dans la mer de Siam, nichée entre le Vietnam et la Thaïlande, une immense baie de plage de sable fin surmontée de forêts tropicales trouble paisiblement des eaux vert-turquoise. Koh Rong Samloem est une île paradisiaque, encore peu touristique même si, chaque année, les hôtels s'entassent un peu plus le long de la baie. Nous traversons la jungle pour rejoindre des plages sauvages et secrètes. Des plages qui s'ouvrent directement sur une mer dont chaque marée apporte son lot de déchets.

Retour à Sihanoukville, ville une nouvelle fois escale pour rallier Phnom Penh. La capitale cambodgienne présente peu d'attraits. Au delà des nuées de deux-roues, par delà l'agitation humaine recouvrant de larges avenues aux immondices apparentes, quelques ruelles s'assoupissent. Rien ne semble indiquer que cet oasis de tranquillité dissimule en réalité un traumatisme discret, véritable témoin de la folie des Hommes.
Avril 1975 : les Khmers rouges prennent Phnom Penh. Le Cambodge entre dans la nuit. Une nuit qui durera plus de 3 ans. Alors que la capitale se vide de ses habitants, condamné aux travaux forcés dans les campagnes, des écoles sont transformées en prisons.
Au carrefour de deux ruelles, un ancien lycée français. S21 est le nom donné par l'administration khmère rouge à cet établissement qui fut également un centre de détention. Désormais, le lycée a été reconverti en musée. Des milliers de photos, de portraits des victimes attendant leur mort certaine implorent le visiteur de leur désarroi. Leur regard est profond, troublant, chamboulant. Les cellules ont été laissées en l'état, sinistres, parsemées de sang, de gravures. Le lieu est évocateur de tant de souffrances, de tant d'abominables tortures forçant les victimes à avouer des crimes qu'ils n'ont jamais commis. Coupable pour savoir écrire, coupable pour parler français, coupable pour porter des lunettes. Des « criminels par la pensée », coupables de s'opposer ainsi à un régime orwellien désireux de faire table rase du passé, précipitant sa population dans un archaïsme agraire et autarcique.
Le nom des quelques 14 000 victimes – il n'y aura qu’une dizaine de survivants ! – est gravé sur une stèle qui se dresse dans la cour du lycée. Ému jusqu'aux larmes, je repense à cette déchirure de l'Histoire, celle de l'un des pires régimes que l'Humanité ait jamais connu. Une déchirure si lointaine de l'Europe, mais pourtant si récente.

Après Luang Prabang, je retrouve à nouveau le Mékong. Ce grand fleuve qui irrigue les plaines d'Asie du Sud-Est a tant attiré les convoitises au point que la France en ait fait le centre de gravité son ancienne colonie asiatique.
C'est donc sur les rives du Mékong que je jette un dernier regard sur l'Indochine éternelle. Une Indochine rêvée, idéalisée, fruit de l'imaginaire de notre ancien univers colonial. Une Indochine multiple, faite d'un passé riche, de maux, de guerres parfois, mais toujours d'infatigables sourires. Peut-être est-ce là que se trouve finalement son véritable trésor. Cette humanité vibrante, vivante, simple et spontanée ; sans cesse touchante. Alors oui, elle conserve encore une âme que l'on retrouve dans ses peuples, du Tonkin au Cambodge. Et en partant de ces terres, on y abandonne une partie de son cœur.

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