Yucatan, Chiapas et Guatemala : d'un océan à l'autre (2025) - Les voyages du P'tit Malet
D'un océan à l'autre
Mexique, Guatemala - 2025
Amérique
D'un océan
à l'autre
Novembre - décembre 2025

Introduction

De la péninsule du Yucatán aux hauts plateaux guatémaltèques, les routes strient la carte d’un trait cabossé d’un océan à l’autre. Des Caraïbes, je n’ai vu que le turquoise annonçant le golfe du Mexique. Quant au Pacifique, ses rives ne se sont jamais dessinées aussi nettement que depuis le sommet de l’Acatenango, belvédère volcanique unique perché à près de 4 000 mètres d’altitude.
J’ai choisi d’éviter les foules, la Riviera Maya, Chichén Itzá ou Tikal. J’ai choisi aussi un itinéraire différent de celui parcouru il y a près de douze ans : privilégier les villages, les routes secondaires, les rencontres imprévues.
Et partout, les mêmes mots, comme un au-revoir acclamé dans une région où je reviendrai sans doute bientôt : « Que te vaya bieeen ! »
Oui, tout est allé très bien.

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Distance
1 970 km
Durée
24 jours
Point culminant
3 970 m
% de pistes
5 %
La carte du voyage
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Mexique (Yucatan / Chiapas)

L’autre visage du Yucatán

La nuit s’est déjà profondément enveloppée sur la plaine yucatèque. Il ne me reste que quelques heures avant l’aube, le temps de réviser à l’aéroport mes derniers préparatifs. L’objectif ? M’éloigner le plus rapidement des routes encombrées et des itinéraires touristiques de la Riviera Maya.
Un premier chai latte glacé dans une boutique Oxxo - le premier d’un long rituel - et une première étape est passée : je suis sorti de l’agglomération de Cancún. La ligne droite est jalonnée par une poignée de ranchos et longe à bonne distance une autoroute qu’il m’est impossible de distinguer. Après 50 kilomètres, je bifurque pour de minces bandes asphaltées qui s’enfoncent entre bois et clairières.
Entre les deux, de petits villages assoupis autour de leur belle église coloniale arborent leurs maisons aux couleurs défraîchies. Les enfants jouent dans les parcs. Les notes de cumbia - argentine ou mexicaine - changent entre chaque maison. Presque chacune d’elles forme aussi de minuscules tiendas vendant boissons et biscuits. Entre les ruelles perpendiculaires circule parfois un tricycle au klaxon si caractéristique : l’heure de la glace a sonné.
Je suis l’unique touriste : difficile de croire que je ne me trouve qu’à quelques dizaines de kilomètres des sites les plus connus du Yucatán. Pourtant, dès que l’on s’échappe des principaux axes, la péninsule devient un paradis pour les cyclistes. Des routes plates, asphaltées, peu de circulation et du vent de dos, qui me portera sur plus de mille kilomètres jusque dans le Chiapas. Chaque matin, il y a toujours de quoi déjeuner : tacos ou panuchos assaisonnés selon les goûts et que l’on savoure comme une pause bien méritée à l’ombre d’une plaza Mayor. De petits tacos à la viande grillée principalement, mais aussi à la cochinita, que les vendeurs préparent dès la sortie de la messe les dimanches. Un bonheur pour moi qui apprécie manger rapidement et calmement, dans un petit restaurant ou autour d’un kiosque sur le bord de la chaussée. L’occasion d’échanger avec les locaux, ou même de demander un peu de graisse pour la chaîne de mon vélo (la graisse de la cochinita s’avère être aussi efficace que les meilleures huiles spécialisées).

En deux jours, j’atteins Izamal, célèbre pour son couvent San Antonio de Padua. Entre les lumières rasantes de la fin d’après-midi, les ruelles se chamarrent de leur belle couleur jaune. La ville, coiffée de deux anciennes pyramides mayas, était déjà habitée à l’arrivée des Espagnols. Cela explique certainement l’importance pour ces derniers de la doter d’un imposant édifice religieux, qui étale fièrement aujourd’hui encore l’un des plus grands atriums au monde.

Je change de cap et file vers le sud de la péninsule. Au fil de sa formation, il y a plusieurs millions d’années, l’immense plaine calcaire s’est lentement dissoute, se criblant d’une multitude de profonds cénotes, reliés entre eux par un réseau souterrain de galeries complexes. Ici, l’eau douce affleure sous la roche.
Tous les cénotes n’ont pas été aménagés, ni entretenus. Certains apparaissent au détour d’une piste, presque oubliés. Des passerelles de bois à moitié effondrées y descendent encore, les escaliers disloqués menant directement dans une eau dont les quelques rayons du soleil révèlent sa robe couleur saphir. Une pureté telle qu’il est presque possible de deviner le fond, pourtant situé des dizaines de mètres plus bas.

Premiers reliefs avant d'entamer la Ruta Puuc : cette route secondaire abrite une enfilade de sites archéologiques au style architectural singulier. Le style Puuc est un entremêlement de bases sobres et lisses, aux ouvertures interrompues par des colonnes massives, et que surmontent une série d’ornements finement sculptés. Plutôt que de répéter les mêmes visites que lors de mon dernier passage, je choisis de faire un détour vers Edzná, au terme de la route. L’ancienne cité, qui rivalisait un temps avec Calakmul et Tikal, est à la croisée des styles architecturaux Puuc et Péten. En cette fin d’après-midi, il n’y a qu’une poignée de visiteurs. Le silence est total. En montant sur une des pyramides qui quadrillent la grande acropole, la vue s’ouvre, sans obstacle, sur le Palacio de los Cinco Pisos. Le temple se dresse, colossal, dans une masse de pierres à étages superposés parfaitement symétriques. Les larges escaliers découpent sa façade verticale, qui, à chaque niveau, est piquetée de fenêtres opaques. Au sommet, le petit temple sommital en forme de croix coiffe l’ensemble d’une collerette de pierre, pareille à celles que l’on retrouve aussi dans le Péten. Une arête délicatement posée sur cet empilement de galeries suspendues.

Au bout de la Ruta Puuc, l'ancienne cité de Edzná mêle les styles Puuc et Péten. Peu de visiteurs et une impressionnante pyramide : pour moi sans conteste l'une des plus belles anciennes cités de la péninsule. Ses ruines semblent encore rivaliser avec celles de Calakmul ou Tikal.
La Normandie tropicale

En repartant le lendemain, je comprends enfin l’origine du bruit métallique entendu deux jours plus tôt : mon porte-bagages arrière s’est brisé net. Quinze mille kilomètres et la succession de topes à chaque village ont eu raison de l’un de ses tubes. La structure tient encore. Je la rafistole au chatterton : souder l’aluminium relève bien souvent d’une gageure.
Pour rallier Campeche, à une cinquantaine de kilomètres, le vent de dos n’a jamais été aussi fort. J’atteins la ville portuaire avant la fin de la matinée.
Dans une ruelle en lisière du centre historique s’alignent vendeurs et réparateurs de vélos. De fil en aiguille, on m’oriente vers un soudeur spécialisé dans l’aluminium, quelques intersections plus loin. Derrière l’immense portail, deux hommes masqués travaillent dans un long garage semi-ouvert, saturé par les odeurs de métal et les étincelles.
Une heure passe, rythmée par le grésillement de la soudure. Le soudeur, trapu, exhibe sa ceinture et ses cheveux lisses, noirs et mi-longs qui lui confèrent des allures de rockeur des années quatre-vingt. Concentré, il ajuste, soude, recule d’un pas pour observer. Lorsque tout est terminé, il hésite, ne sait pas quoi me demander. Dans un sourire révélant une rangée de dents argentées, il s’exclame : « Anda a tu viaje, no más ! » Je refuse. J’insiste. Même si cela lui semble sans importance, le geste mérite salaire. Il finit par accepter, presque à contrecœur.

Campeche. Le centre historique est un condensé de ruelles étroites aux maisons de couleurs pastel, ceinturées par d’anciennes murailles et surveillées par des forteresses tournées vers la mer. Ville-port majeure de l’époque coloniale, elle fut longtemps l’une des plus convoitées du continent, point de sortie du bois précieux et des richesses du Yucatan. Une prospérité qui attira inévitablement les pirates. Les noms les plus redoutés y ont laissé leur empreinte — Francis Drake, ou encore Henry Morgan — forçant la Couronne espagnole à transformer la ville en place forte.
C’est une ville que je rêvais de voir depuis longtemps. Certaines artères, comme la Calle 59, sont certainement trop soignées. Mais l’ensemble a su conserver son équilibre. Campeche n’a pas cédé entièrement à la tentation de la carte postale. Elle est l’une de mes préférées sur le continent.

Je longe le malecón, qui introduit une longue étape en bord de mer. Les Caraïbes se fondent déjà dans le golfe du Mexique. Les plages turquoise n’ont pas l’éclat spectaculaire de la Riviera Maya, mais elles compensent largement par leur tranquillité. L’asphalte est excellent. Les camions défilent, sans excès. Je croise des cyclistes : un groupe de pèlerins mexicains avance lentement. Une immense croix minutieusement décorée est hissée à l'arrière de leurs vélos d’un autre âge.

En quittant définitivement la côte, le paysage devient marécageux. Chaque soir, je suis livré en offrande aux moustiques. La voie principale concentre désormais le trafic. Même si le bas-côté est important, je n’arrive plus à m’habituer à ces axes dangereux. Alors je change de direction. Une petite route improvisée m’entraîne vers un site archéologique discret, perdu dans la zone de Moral-Reforma. Le décor change à nouveau : bocages verdoyants, vaches à foison, queserías isolées. Il y a un air de Normandie semi-tropicale. Le trafic disparaît presque totalement et laisse place à une poignée de petits villages paisibles. Je me sens en sécurité.

Il y a quelques années, j’aurais sans doute contourné Palenque sans hésiter. Mais l’éviter m’aurait avancé de plus de trois journées qu’il m’aurait fallu ensuite combler. Je choisis donc d’y faire halte, le temps d’une journée, comme on s’acquitte d’un passage obligé.
Alors, oui, Palenque sait impressionner. Palais, temples, et pyramides méticuleusement restaurées se lovent en lisière d’une jungle épaisse depuis laquelle résonne encore le râle grave des singes hurleurs. Palenque peut émerveiller. Mais il y a trop de monde, trop de vendeurs de souvenirs, un peu trop de tout, mais pas assez d’essentiel pour que je puisse m’y retrouver.
L’hôtel est entièrement occupé par des touristes européens et nord-américains qui semblent suivre les mêmes itinéraires, fréquenter les mêmes sites, emprunter les mêmes bus, manger aux mêmes tables. Avec mon vélo, mes détours, mes itinéraires secondaires, je ne me reconnais pas dans cette manière de voyager.
On me conseille de ne pas manquer, un peu plus loin, les cascades d’Agua Azul. L’argument achève de me convaincre que ce n’est pas par là que je dois aller. C’est avec une motivation décuplée que je reprends mon voyage, décidé à suivre mon propre itinéraire : direction le cœur du Chiapas.

Lacandon : cœur de Chiapas

Sur cet itinéraire qui longe la frontière guatémaltèque sur plusieurs centaines de kilomètres, chaque aldea affiche son panneau de revendication zapatiste. Écrits à la main, ils dénoncent en réalité souvent la délinquance et revendiquent une gestion autonome par les communautés locales.
Une moto ralentit à ma hauteur. Un adolescent me fait signe de m’arrêter. Il insiste pour que je ne poursuive pas plus loin dans la journée. L’année précédente, au même endroit, il a été attaqué. « Je ne souhaite aucune vengeance, dit-il. Il arrive toujours malheur à ceux qui font du mal… Mes parents m’ont donné une bonne éducation. Je ne veux surtout pas vous embêter. » Sa voix finit par trahir ses sanglots que je peine à consoler.
Plus loin, des commerçants confirment : ces dernières années ont été difficiles. Boutiques fermées dès le début de l’après-midi, coups de feu, tensions entre groupes armés et les différents cartels, asaltos réguliers... Un changement de gouverneur, l’année passée, semble amorcer une forme de retour à l’ordre. Sur la route, les check-points et les convois militaires se font en effet nombreux. Mais, dans cette zone frontalière, l’équilibre reste précaire.

Mon itinéraire traverse, puis contourne soigneusement la selva Lacandona, la plus grande jungle du Mexique et l'une des plus grandes d'Amérique centrale.

A partir de la fin d’après-midi, les va-et-vient de camions américains se font plus nombreux. Sur ces chaussées étriquées, point de bas côté. Mais au Mexique, la conduite est extrêmement douce. En près de 1 500 kilomètres, il n’y a pas eu un seul dépassement sans visibilité et très rarement face à un autre véhicule. Du Yucatán au Chiapas, on prend soin des cyclistes.

La route vallonnée traverse un temps, puis contourne soigneusement la selva Lacandona, la plus grande jungle du Mexique. On jongle alors entre belles cascades et faune variée. Chaque matinée, à chaque début de soirée, j’entends les alouates à intervalle régulier. Plus loin, un criaillement me fait lever les yeux : j’aperçois des ailes déployées, et de longues queues effilées. Un couple de guacamayos s’est mis à me survoler l’espace de quelques instants figés, avant de disparaître à nouveau dans la canopée.

La région est également parsemée de sites archéologiques, dont les plus célèbres sont Yaxchilan et Bonampak. Si je savais devoir renoncer au premier, trop contraignant logistiquement, je ne pouvais pas manquer le second. Bonampak faisait partie de ces lieux rêvés depuis des années, principalement pour ses peintures murales, parmi les rares fresques mayas encore conservées, et sans doute les plus spectaculaires.
Le site est aujourd’hui géré par les communautés locales. À l’entrée du village, on s’acquitte d’un droit de passage. Des chauffeurs attendent ensuite les visiteurs pour les conduire jusqu’au site, situé à neuf kilomètres de piste au cœur de la jungle. Il n’est pas autorisé de s’y rendre par ses propres moyens. On m’annonce le tarif : 600 pesos. Trente euros pour moins de dix kilomètres, c’est un prix assez dissuasif. Je propose vingt euros qui me paraissent plus raisonnables, suffisant pour assurer leur unique source de revenu de la matinée. Mais la discussion s’arrête net. Les chauffeurs préfèrent jouer aux cartes. « Ce sont les règles de la communauté ».
Je prends l’argument au pied de la lettre. Je me dirige quelques centaines de mètres sur la droite, vers le village. Dans un bar à peine ouvert, trois hommes déjà bien éméchés m’accueillent à grands gestes : « Aaaaaaamigoooo ! »
Ils ne veulent pas te laisser passer à vélo ?
Ah… ça, ce n’est pas bien.

Quelques sourires, quelques échanges, et l’affaire est réglée. Pour moins de dix euros, ils acceptent de me déposer de l’autre côté du poste de contrôle, juste assez loin pour que je puisse continuer jusqu’au site à vélo. Marché conclu.
Nous grimpons à six dans un vieux Hiace. Mon vélo est lancé pêle-mêle sur les sièges. Alejandro, torse nu, zigzague au volant. Il est tellement ivre que je me demande s’il ne va pas s’endormir en conduisant. Il lance quelques mots en maya au garde du check-point, puis me dépose à la sortie du village. Un dernier mezcal, une dernière gorgée de pozol — une boisson à base de maïs et de cacao fermenté — et j’emprunte une piste engloutie par la jungle. Le calme contraste avec la scène.

Les kilomètres défilent rapidement. En bout de piste, Bonampak épouse de petits reliefs. Mais le plus impressionnant se trouve à l’intérieur de certains temples. Là, presque intactes, subsistent des frises colorées, des salles entièrement peintes aux teintes dorées ou célestes. Trois salles aux scènes pleines de détails racontent le monde maya : la politique et le rituel, la guerre, ainsi que le sacrifice de prisonniers et l’ordre cosmique. Comme je suis encore seul sur les lieux, je prends le temps de passer d’un temple à l’autre. Je reste longuement admiratif, à contempler ces chefs-d'œuvre uniques, conservés miraculeusement grâce à la formation d’une couche de carbonate de calcium, scellant les pigments. Le détour en valait bien la peine.

Parmi mes sites préférés, ceux qui révèlent aux visiteurs le raffinement de leurs couleurs, ceux qui mettent en scène des pouvoirs, des religions, à chaque fois et de tout temps pour impressionner et diriger les peuples.
Eres valiente

Les côtes saccadées s’étirent bientôt en montées plus longues, qui s’élèvent par paliers successifs jusqu’à 1 400 mètres d’altitude. L’air se rafraîchit. Les feuillus tropicaux laissent même apparaître des rangées de pins qui bordent les eaux des lacs de Montebello.

À l’approche de la frontière, le décor change subtilement. Derrière des portails massifs, des maisons cossues laissent entrevoir des piscines à peine dissimulées. À l’entrée du village frontalier, six hommes armés me font signe de m’arrêter.
« Tu es fédéral ? Tu travailles pour le gouvernement ? » On retire mes lunettes pour vérifier l’absence de caméra, on inspecte mes sacoches, on fait défiler les photos sur mon téléphone. « Tu es allé en Iran ? Tu n’as pas ramené une bombe au moins ? » On me demande mon portefeuille. « Ne t’inquiète pas, je ne vais pas te voler. » Instinctivement, je tends celui où ne se trouvent que quelques pesos. Mieux vaut éviter d’exposer mes dollars. Mon passeport est enregistré. « Français ? Les Français adooooorent la cocaïne. » Puis l’homme à la barbe mal rasée, t-shirt rouge, et faux airs débonnaires reprend un ton menaçant : « J’espère que tu ne nous enregistres pas, sinon on te retrouvera. »
Je ne suis pas vraiment effrayé, mais je prends surtout soin de ne pas dire ou faire quelque chose de déplacé.
Entre deux répliques, visiblement impressionné par le voyage en vélo, il s'esclaffe en allongeant la fin de chaque phrase dans un fort accent mexicain : « Eres valiente… ». Je souris. Les narcos savent faire des compliments inattendus.
On me laisse finalement repartir. Plus loin, les douaniers se contentent d’apposer les tampons sur mon passeport. Entre les deux postes, des camions sont chargés, déchargés, inspectés par des hommes en tenue civile, fusils d’assaut en bandoulière : un cartel a pris le contrôle total de la frontière.

Au Guatémala, à quelques kilomètres de la frontière mexicaine, Hoyo el Cimarron est un exemple des curiosités géologiques qui parsèment la région des Chiapas et du Yucatan. Un trou béant, d'une profondeur de 200 mètres a enfoncé les parois calcaires de ces hauts plateaux.

Guatémala

Pana, Pana...Panamericana

Au Guatemala, les paysages deviennent plus arides. Dans un bruit sourd, mon pneu avant rend l’âme. Le remplacer m’oblige à prendre la Panaméricaine, qui se faufile dans une vallée encaissée avant de s’élever lentement vers Huehuetenango. L’asphalte est neuf, mais sans le moindre bas-côté. La conduite y est aussi plus virile.
Ici, on convertit les anciens bus scolaires nord-américains, remis à neuf dans un éventail de couleurs bariolées. Les klaxons peinent à couvrir le hurlement de leur moteur vieillissant. Ces vaisseaux de chrome étincelants me frôlent à chaque fois dangereusement, m’engloutissant dans leur nuage de fumée noirâtre et écœurant.
On croise pourtant aussi une poignée de cyclistes courageux. Je me demande comment ils peuvent s’entraîner ici régulièrement. Car à la fin d’une seule journée, je suis déjà lassé.

Heureusement, des pistes vallonnées s’échappent de la route principale. J’y retrouve un relief typiquement guatémaltèque : un chapelet de pentes abruptes qui s’enfile sans répit ni le moindre replat. Entre la forêt de conifères, les villages étalent leur marché dominical. Un court interlude seulement : pour rejoindre le lac Atitlán, il me faudra pourtant revenir sur la Panaméricaine.

Comme souvent, je prends mon petit-déjeuner dans un kiosque improvisé sur le bord de la chaussée, qui vient enfin de s’élargir en une 2x2 voies. Le temps de m’enquérir des nouvelles de la journée : on m’apprend qu’un asalto a eu lieu vingt minutes plus tôt, un peu plus haut. « Ici, il y en a tout le temps ». Avant de se reprendre : « Mais à toi, il ne t’arrivera rien. Dieu te protège. Dios sabe reconocer. »
Ay Dios… Jusqu’ici, je n’ai pourtant croisé que des visages bienveillants. Et, à chaque fois, les rencontres se terminent chaleureusement : « Que te vaya bien ! », « Que Dios te bendiga ! ».

Je me hisse jusqu’à l’altitude de 3 000 mètres avant d’amorcer une longue descente irrégulière en trois temps vers les rives du lac Atitlan, encerclé par une myriade de volcans.
A l’approche de San Marcos, des dizaines de personnes, blonds, torse nu, ou dreadlocks au vent, marchent sur le bord de la piste. Les petits restaurants servant de la healthy food se succèdent. Les tiendas débordent de bougies et d’encens, mais aussi de produits importés d’Europe ou des Etats-Unis comme du vin ou du fromage.
San Marcos se veut comme un refuge pour les esprits libres, en quête de transformation personnelle, d’un éveil spirituel, et d’un mode de vie en harmonie avec la nature et avec les autres. Ici, on me fait la morale pour l’usage de mon drone : le bruit aurait, semble-t-il, interrompu une séance de yoga. Le reproche vient du même qui, la veille, a rythmé toute l’après-midi les lieux au son du handpan. En réalité, le village est un miroir où beaucoup viennent surtout se contempler eux-même.

Une belle matinée pour s'échapper des rives du lac Atitlan et monter jusqu'à l'un de ses promontoires, qui dévoile une enfilade de volcans situés à plus de 3 000 mètres d'altitude.
Sur un océan de nuages

Nouvelle journée montagneuse, en direction du massif de l’Acatenango : cette fois, j’évite la Panaméricaine avec le plus grand soin, préférant les routes secondaires. La dernière ascension est de loin la plus rude. En moins de neuf kilomètres, l’altitude grimpe brutalement de 1 500 à 2 400 mètres. Dès les premiers virages, sur près de 700 mètres, la pente se cabre à près de 30%. Sur ces routes de ciment, je lutte aussi pour conserver l’équilibre et maintenir l’adhérence. En milieu d’après-midi, j’atteins enfin La Soledad. Accroché aux flancs de l’Acatenango, le hameau est surtout le point de départ du sentier menant au volcan, belvédère incontournable face à son voisin plus instable : le Fuego.

Je laisse mon vélo au petit hostal. Ma sacoche arrière devient mon sac à dos. Devant moi, un sentier emprunté chaque jour par des centaines de visiteurs traverse une forêt humide.
À mi-chemin, une variante s’élève sur la droite au-dessus des nuages. Au loin, un grondement, semblable à l’orage. Puis un panache de fumée se dessine dans le ciel. La silhouette parfaitement conique du volcan Fuego apparaît enfin.

J’arrive en fin de matinée, après plus de trois heures de marche, bien avant l’arrivée des groupes. J’ai plusieurs heures devant moi pour monter la tente en tête-à-tête avec l’un des volcans les plus actifs au monde. À chaque heure son spectacle. Le volcan souffle, respire, crache, grogne.
Le Fuego entre en scène, à intervalles réguliers. Toutes les 20 minutes environ, une nouvelle éruption. Certaines sont discrètes, d’autres plus virulentes. L’une d’elles détonne jusqu’à faire vibrer le sol sous mes pieds.
Puis vient le coucher de soleil sur un océan de nuages. Seuls émergent vers les cieux les cônes sombres des volcans alentour : le Fuego tout proche, et plus loin, à l’est, l’Atitlán et le San Pedro. Les panaches de fumée s’embrasent, rosissent, se parent d’orangé. Sur ma droite, un nuage colossal s’élève plus haut que les autres. Des éclairs y zèbrent le crépuscule, de lointains grondements de tonnerre répondent aux pulsations du Fuego. Deux forces dialoguent dans la nuit naissante.
La nuit est tombée. Je suis tiré de mon sommeil par les exclamations émerveillées des groupes installés dans les refuges voisins. Depuis l’ouverture de ma tente, sous le ciel étoilé, mon regard se fixe sur les nouvelles explosions qui illuminent le volcan. Des jaillissements de lave s’élèvent, retombent, puis dévalent les premières pentes cendrées.

Le coucher, la nuit, puis le lever de soleil sur le volcan Fuego constituent l'un des temps forts de mon voyage. Un sentier fréquenté, mais à juste titre. Pour moi, l'un des 4 ou 5 sites naturels les plus impressionnants du continent.

Avant l’aube, je me joins aux lueurs mouvantes des frontales qui serpentent vers le sommet de l’Acatenango. Les derniers hectomètres sont plus techniques, balayés par un vent violent. Je trouve refuge juste en contrebas du sommet, à près de 4 000 mètres d’altitude. Le jour se lève lentement. Tout s’enchevêtre : la lave en fusion, les éruptions, les couleurs du ciel, le bleu profond qui cède à l’or. Le Fuego, indifférent au temps, continue de gronder. Être monté seul me permet de rester plus longuement pour contempler ce spectacle, certainement l’un des plus saisissants de tout le continent.

La descente, avec mes chaussures de VTT, se révèle plus éprouvante que la montée. Retour à La Soledad. Il me reste une trentaine de kilomètres pour rejoindre Antigua. Les derniers kilomètres de mon voyage.

Antigua. Cette ancienne capitale de l’époque coloniale est l’une des villes les plus emblématiques du continent. Antigua est ceinturée de volcans, quadrillée de ruelles entièrement pavées, constellée de maisons colorées et d’églises laissées à ciel ouvert comme traces et cicatrices de son riche et douloureux passé. Derrière les façades chatoyantes, les patios dévoilent secrètement leurs cours fleuries et les fontaines silencieuses.
Mais la ville n’est plus qu’aujourd’hui une carte postale bohème et baroque, un amas de cafés branchés et d’hôtels de charme. Seuls les touristes semblent y habiter.

Un peu par hasard, je choisis de m’installer dans l’un des villages voisins pour rayonner. L’ambiance y est plus simple, plus locale, plus latine aussi. La musique s’échappe des maisons, on se salue spontanément en montant dans les bus, et les processions nocturnes qui égrènent le mois de décembre rythment les soirées.

Au mois de décembre, le Guatemala est rythmé par les processions catholiques. Les pétards explosent jusque tard dans la nuit. Ici, la procession de la Virgen de Guadalupe dans le petit village de San Bartolomeo de Becerra, à quelques kilomètres de Antigua.

Je savoure ces derniers jours de voyage dans cette atmosphère qui me sied parfaitement. Pour rejoindre l’aéroport, je renonce au vélo. La route est trop congestionnée, trop polluée. Après autant de chemins secondaires, de villages et de tranquillité, je préfère quitter Antigua autrement et laisser mon voyage se refermer doucement.

Voyage précédent: "Fragments de Mozambique"